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Remise du Prix Louis Cros 2011
À l'Institut de France, le 14 novembre 2011, dans le cadre de sa séance publique annuelle, l'Académie des sciences morales et politiques a décerné le « Prix Louis Cros 2011 » à Gwenaëlle Joët et Ugo Palheta.
Photos © Brigitte Eymann |
Le point de vue du CUIP sur les travaux
de Gwenaëlle Joët et Ugo Palheta
Le travail présenté par Mme Gwenaëlle Joët, « Le sentiment d'auto-efficacité en primaire : de son élaboration à son impact sur la scolarité des élèves », a permis à l'auteur d'obtenir, auprès de l'Université de Grenoble, le grade de Docteur de l'Université de Grenoble, assorti, à l'unanimité, des félicitations des membres du jury. Il s'agit d'un excellent travail qui mérite notre attention.
L'ouvrage est composé de deux parties principales. Dans la première, l'auteur fait ce que nous appelons «une revue de question». La deuxième partie est consacrée à la présentation de la recherche scientifique menée par l'auteur. De nombreuses annexes et une très large bibliographie terminent l'ouvrage.
La question étudiée par l'auteur n'est une question ni simple, ni courante. Il était donc indispensable qu'un état des lieux fût établi pour permettre à l'auteur de bien se situer par rapport aux travaux, assez rares il est vrai, déjà effectués, et bien délimiter le domaine de sa recherche scientifique. Les trois chapitres qui constituent cette première partie sont riches et témoignent de la vaste culture psychologique de l'auteur : la question des différences d'apprentissage entre élèves : plusieurs approches ont tenté d'y répondre, le Soi comme objet d'étude : une perspective historique, au cœur de la relation enseignement-apprentissage : la place du concept de soi, de l'auto-efficacité et du sentiment d'efficacité autorégulatrice. L'originalité de la démarche de l'auteur nous semble tenir au fait que, contrairement à beaucoup d'études précédentes qui se contentaient d'analyser des comportements extérieurs entre les partenaires de la situation d'éducation, Gwenaëlle Joët essaye d'aller plus loin et de pénétrer dans « la boîte noire », c'est-à-dire d'étudier ce qui se passe à l'intérieur des sujets soumis à l'action éducative; elle reprend donc, en les enrichissant considérablement, les travaux déjà existant (mais assez rares à vrai dire), sur les relations psychologiques qui se déroulent au sein d'une situation d'éducation.
La seconde partie de l'ouvrage est consacrée à la présentation des hypothèses et des démarches de la recherche scientifique entreprise par Gwenaëlle Joët. Le chapitre 4 présente le protocole et la méthodologie (présentation des différentes instruments utilisés, définition des échantillons de populations, élèves, enseignants, parents...), techniques utilisées pour l'analyse des résultats. Dans ce domaine, l'auteur témoigne d'une très solide formation scientifique et technique; elle manie facilement -et sait présenter clairement ses démarches-, l'analyse statistique multivariée, la modélisation multiniveau et les modèles multiniveaux de croissance. Cet emploi des techniques statistiques les plus récentes permet à l'auteur d'écrire les deux chapitres suivants : Élaboration et évolution du sentiment d'auto-efficacité en mathématiques et en français (ch. 5) et de présenter « les facteurs qui influencent les progrès des élèves (ch. 6). II faut noter que, très sagement, l'auteur s'est limité à deux domaines scolaires (mathématiques et français) et à deux niveaux scolaires, le CE2 et le CMl, afin de pouvoir mieux cerner les phénomènes étudiés.
Ce travail est un très bel exemple de ce que peut et doit être une recherche dans le domaine des Sciences de l'éducation. Les aspects théoriques (première partie), l'analyse scientifique (deuxième partie) conduisent l'auteur à mettre en évidence la complexité des situations d'éducation actuelles, situations qui ne se ramènent pas à une simple juxtaposition, dans le temps et dans l'espace, entre un adulte éducateur et un sujet élève, pour un bref épisode de transmission d'une part de Savoir.
Ugo Palheta est licencié de philosophie, diplômé de Sciences Po Paris, titulaire d'un master de recherche en sociologie. Sa thèse, « L'enseignement professionnel dans l'école massifiée », a obtenu la « mention très honorable avec les félicitations du jury ».
Ugo Palheta s'est appuyé dans sa recherche, d'une part, sur un panel d'élèves entrés en 6e en 19951 et, d'autre part, sur l'observation d'élèves et d'établissements (un LP2 et un lycée polyvalent, deux CFA3). Il a travaillé dans un domaine, celui de l'enseignement professionnel, délaissé par les chercheurs et peu connu des médias4.
Il s'inscrit dans l'école sociologique de La Reproduction (Bourdieu & Passeron, 1970) dont il fait un usage argumenté et nuancé. Il a le grand mérite d'expliquer et d'expliciter ce choix à partir d'une réflexion argumentée et claire5 sur le modèle de la Reproduction, son intérêt et les critiques qu'on peut lui apporter6.
Méthodologiquement et pratiquement, la thèse a deux mérites. Elle articule bien le passage de la micro-économie et des observations de terrain (interview d'élèves et de professeurs, analyse des établissements scolaires ou des CFA7) à la macro-économie (analyse statistique du panel ministériel d'élèves). Elle est d'une lecture aisée, même pour un non-spécialiste, les termes sont expliqués, les analyses conduites jusqu'au bout. Si bien que les thèses intermédiaires sont immédiatement compréhensibles et s'imposent avec naturel au fil du raisonnement.
La thèse est bâtie sur le schéma suivant :
- La massification de l'enseignement, la place de l'enseignement professionnel, les relations avec le monde économique vues à travers le prisme de la reproduction sociale ;
- Les parcours scolaires des élèves ou comment devient-on élève de l'enseignement professionnel, que ce soit dans un lycée ou un CFA, l'appartenance à l'enseignement professionnel par rapport à l'enseignement général et technologique ;
- Les différentes filières professionnelles et leur évolution8, la signification culturelle de l'enseignement professionnel ;
- Les différences entre élèves et filières au regard du sexe, de l'origine ethnique ;
- L'enseignement tant en LP qu'en CFA.
Hugo Palheta démontre que l'enseignement professionnel concerne, d'abord, les milieux populaires (60 % y vont), mais qu'il les concerne fort différemment suivant le parcours scolaire antérieur (redoublement ou non, précoce ou non, SEGPA9 ou classes ordinaires de collège10), le diplôme préparé (CAP, BEP ou bac pro), la filière choisie tant dans le secteur industriel que tertiaire, le sexe11, l'origine culturelle (urbain12 ou rural, immigré13 ou non). L'enseignement professionnel apparaît donc plus divers dans sa réalité sociale et conduit à des projets fort dissemblables suivant que l'on parle d'un bon élève ayant choisi effectivement l'une des quelques filières valorisées (image sociale et non pas seulement débouchés économique) ou d'un élève « relégué14 » dans une voie qu'il n'a pas choisie et qui, au surplus pour certaines d'entre-elles, offre peu de débouchés.
La thèse d'Ugo Palheta, qui va faire l'objet, sous une autre forme et avec un autre titre, La domination scolaire. Sociologie de l'enseignement professionnel et de son public, d'une publication début 2012 aux PUF, mérite d'être reconnue à un double titre.
- En premier lieu, on rappellera l'intérêt manifeste que lui a porté un jury de thèse qui, pourtant, doctrinalement, ne se situait pas nécessairement dans l'approche de la théorie dite de la Reproduction. Manifestement, cette thèse fera date : il y aura un avant et un après L'enseignement professionnel dans une Ecole massifiée. On ne pourra désormais évoquer ou traiter de l'enseignement professionnel, de ses élèves, de ses établissements ou de son rôle sans faire référence à cette thèse ;
- En second lieu, parce qu'il serait bon que l'ensemble des acteurs de la chaîne qui fait notre système éducatif, depuis ceux qui orientent les élèves (professeurs principaux, chefs d'établissements), pilotent le système (IA et recteurs, DGESCO et cabinet) jusqu'à ceux qui fabriquent l'opinion (universitaires et journalistes) puissent mieux connaître, voire découvrir pour certains, un système d'enseignement et des élèves qui représentent quand même 40 % des élèves. Et, peut-être, à partir d'une meilleure compréhension de l'enseignement professionnel, l'orientation se fera-t-elle plus compréhensive des individus, moins figée sur des stéréotypes sociaux, quelles que soient, par ailleurs, les appréciations purement scolaires et les réalités économiques.
Notes :
- Direction de l'évaluation (DEPP) du ministère de l'éducation nationale (MEN).
- Lycée professionnel.
- Centre de formation d'apprentis.
- L. Ferry observait récemment (Le Figaro du 30 juin 2011) que s'il y avait une fraude au bac professionnel, cela aurait suscité beaucoup moins d'émotion que pour le bac S…
- Et, pourrait-on dire, permet à un non-spécialiste de bien comprendre, en un français de bon aloi, une thèse exprimée à l'origine de façon quelque peu abrupte. On ajoutera qu'au surplus, elle n'est pas justiciable ni des critiques méthodologiques apportées à La Reproduction (panel de seuls étudiants en Lettres ; cf. P. Bourdieu illusionniste de L. Gruel, PUR, 2005), ni d'un reproche de schématisme (cf. la lecture qu'on peut avoir de l'autre grand ouvrage du même champ doctrinal et de la même époque, L'école capitaliste en France de C. Baudelot et Ch. Establet, 1974, avec son analyse du système éducatif sur la base de deux réseaux : le primaire – professionnel et le secondaire – supérieur).
- Au fond, en contre-point, on aimerait bien avoir la même analyse de l'enseignement professionnel sur le fondement d'une doctrine comme celle de R. Boudon (L'inégalité des chances, 1979) pour lequel il n'y a pas de reproduction sociale imposée par le fonctionnement du système économique et des rapports entre classes sociales (et ajouterons, une discussion sur la notion même de classe sociale aujourd'hui) mais libre choix des individus quant à leur parcours scolaire puis professionnel, en fonction d'un bilan coût-avantage, ce libre choix aboutissant par agrégation des choix individuels au même état, mesuré statistiquement, de l'économie et de la société.
- Pour une fois, on a affaire à quelqu'un qui analyse l'ensemble du système dans toute sa réalité (les LP + les CFA) et non ce qui concerne uniquement l'éducation nationale (système éducatif analysé sans l'enseignement privé, l'enseignement agricole et a fortiori les CFA).
- Par définition, l'évolution récente avec la mise en place du bac professionnel en trois ans n'a pas été analysée. Il n'est pas impossible qu'elle modifie la donne et donc le regard socialement marqué sur l'enseignement professionnel qui ressort, à juste titre, de la présente thèse.
- Section d'enseignement général de pratique adaptée.
- Les statistiques de la DEPP ne se fondent que sur les résultats obtenus au contrôle continu du brevet. N'eût-il pas été possible (dans les lycées et CFA étudiés) et souhaitable (caractère moins discutable de ces notes) de raisonner aussi sur les résultats à l'écrit du brevet ?
- On y observe ainsi que les filles, alors qu'on sait qu'elles sont scolairement meilleures que les garçons, subissent, socialement, plus l'orientation et vers l'enseignement professionnel et à l'intérieur de l'enseignement professionnel.
- Même si on aurait pu aimer une sous-distinction complémentaire entre zones urbaines sociales (ZUS) et non-ZUS, variable explicative aussi intéressante que celle des professions et catégories sociales (PCS) ou de l'origine géographique et culturelle (immigrés et non-immigrés).
- Avec une analyse très intéressante des différences d'approche de l'enseignement, professionnel ou non et du projet scolaire et social suivant l'origine géographique et culturelle, appuyée sur des données statistiques peu connues et, en tout cas, rarement étudiées nonobstant les querelles récentes sur l'intérêt et les risques de statistiques ethniques.
- On notera que le vocable, employé sociologiquement à raison, est toujours dépréciatif que ce soit légèrement (club de foot « relégué en 2nde division) ou fortement (ancienne peine du droit criminel).




