Actualités

Le collège unique

Eclairages socio-historiques sur la
loi du 11 juillet 1975 et sur son application

Sous la direction de
Laurent GUTIERREZ et Patricia LEGRIS

En 1975, l’intérêt de la réforme du collège avait été de mettre tous les petits Français sur un pied d’égalité face aux enjeux d’un enseignement secondaire qui opérait jusque-là une sélection sociale des élèves par le jeu des filières. La disparition des anciens systèmes laissait ainsi place au collège unique. De nos jours, les enquêtes PISA montrent au contraire que le premier cycle du second degré n’est guère efficace : il accroît les inégalités sociales et ne résout en aucun cas les difficultés d’apprentissages d’un nombre croissant d’élèves. C’est en raison de cela que la ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, propose de revoir quarante ans après le vote de la loi du 11 juillet 1975 cette institution jugée aujourd’hui inégalitaire et obsolète.
En reprenant notamment la genèse des travaux qui ont conduit à l’adoption du collège unique, les auteurs de cet ouvrage apportent des éléments nouveaux sur le projet initial de celui qui en fut l’un des principaux instigateurs, René Haby. Le projet de modernisation du système éducatif annoncé par le ministre de l’Education dès 1974 est analysé au regard des enjeux mais aussi des résistances que celui-ci rencontra aussi bien auprès des dirigeants politiques, des syndicats que des associations de spécialistes. La question fondamentale des alternatives aux filières est discutée à une époque où la communication (presse, radio, télévision) devient un argument majeur pour convaincre les Français des bienfaits des réformes à mener d’ici l’an 2000. Enfin, le collège unique, devenu « mythique », est interrogé au regard des résultats qu’il produit laissant apparaître les limites des buts initiaux.

Laurent GUTIERREZ est maître de conférences en Sciences de l’éducation à l’université de Rouen et membre du laboratoire CIVIIC. Il travaille sur l’histoire des réformes de l’enseignement en France depuis la fin du XIXe siècle.

Patricia LEGRIS est maîtresse de conférences en Histoire contemporaine à l’université de Rennes 2 et membre du laboratoire CERHIO. Ses travaux portent sur l’histoire de la formation des enseignants ainsi que sur celle des disciplines scolaires en France.

 

Hommages

Jean Auba

Le CUIP tient à rendre un hommage tout particulier à Jean Auba, décédé le 12 avril dernier. Il lui doit en effet d'exister aujourd'hui. Au début des années 2000, à la demande de Janine Cros, soucieuse de voir se poursuivre l'œuvre de son époux Louis Cros, Jean Auba a réinventé le CUIP, qui avait presque disparu après le décès de Gustave Monod et Louis Cros, ses fondateurs. Il s'est attelé à ce projet, reconstituant une équipe, cherchant toutes les voies pour répondre à la vocation du CUIP d'étendre l'information pédagogique et, singulièrement, proposant à l'Institut des sciences morales et politiques la création du Prix Louis Cros.

Jean Auba était le mieux placé pour le faire. Il était en effet une grande figure de notre école. Homme de conviction et d’engagement, il a agi avec constance pour l’éducation au travers des nombreuses fonctions qui ont été les siennes, enseignant, attaché culturel à Copenhague et Londres, inspecteur d’académie, conseiller de ministres et directeur de cabinet, inspecteur général, directeur du centre international d’études pédagogiques de Sèvres... Croyant en la possibilité d'éduquer, de former tous nos élèves, il a tout mis en œuvre pour développer la scolarisation de tous les enfants. Engageant ou accompagnant bien des étapes de la démocratisation de l’école, il a encouragé la recherche pédagogique et toujours soutenu la réalisation des expériences pédagogiques qui lui étaient proposées.
Directeur du Centre international d’études pédagogiques de Sèvres de 1966 à 1983, il a donné vie et sens à la réflexion pédagogique et a renforcé les liens intellectuels et amicaux entre pédagogues de tous les pays. À l’instar de Gustave Monod et de Louis Cros, il a toujours voulu développer l’information des enseignants : ainsi a-t-il beaucoup œuvré pour accroître le rayonnement de la revue de Sèvres, fondée par Edmée Hatinguais, le Bulletin d’information et d’études pédagogiques, devenu la revue des Amis de Sèvres, puis la revue du CIEP, aujourd’hui la Revue internationale d'éducation de Sèvres.
Jean Auba a fondé ou fait vivre des associations pédagogiques qui concouraient au développement de l’éducation, comme les Amis de Sèvres. Rien n’échappait à sa vigilance ni à son imagination : ni l’éducation des parents, au cœur de l’activité de la Fédération internationale pour l'Éducation des Parents, la FIEP, ni l’importance de la réflexion internationale, portée par l'Association francophone d'Éducation comparée, l’AFEC, ni le rôle de l’enseignement du français que soutenait Fédération internationale des professeurs de français, la FIPF comme l'Association française des enseignants de français, l’AFEF...
Grand éducateur, Jean Auba était aussi une personnalité très attachante. D’une culture exceptionnelle qui l’amenait à pouvoir évoquer avec le même brio l’histoire des mots de la langue française, Simone de Beauvoir ou le Tour de France par deux enfants, Jean Auba était bienveillant et chaleureux avec tous ses interlocuteurs. Sa grande expérience et son sens exceptionnel des relations humaines, sa générosité et son humour bienveillant ont marqué tous ceux qui ont eu la chance de l'approcher.

Gaston Mialaret

Gaston Mialaret (1918-2016) nous a quittés dans sa quatre-vingt-dix-huitième année. Il a eu le privilège d'une vie complète, reconnue internationalement par son apport aux sciences de l'éducation, dont il fut l'un des fondateurs : il a en effet créé le laboratoire de psychopédagogie de l'ENS de Saint-Cloud (1948) et participé à la création en 1953, de l'Association internationale de pédagogie expérimentale de langue française (AIPELF). Il fut nommé en 1956 à Caen, où il fera toute sa carrière d’enseignant-chercheur.

Soucieux d'administrer la preuve en éducation, il mit l'accent sur les méthodes de recherche en sciences de l'éducation sans tomber dans le positivisme ou le scientisme, trop réducteurs pour permettre d'appréhender le fait éducatif dans sa complexité. C’est la raison pour laquelle G. Mialaret avait une conception intégrative des sciences de l’éducation ouvertes à l’apport de l’histoire des idées pédagogiques en lien avec la philosophie, à la psychologie (allusion à la psychanalyse), à la sociologie, à l’ethnologie, à la démographie scolaire, aux questions d’organisation administrative, à l’éducation comparée, et à l’économie de l’éducation avec la volonté de « Dépasser sa dépendance d’une idéologie déterminée et vanter le pluralisme, s’intégrer à d’autres disciplines pour acquérir une dimension éducative, favoriser les échanges d’informations sur les doctrines et les théories, voilà dans quelles directions l’économie de l’éducation devrait s’orienter ». (PUF, « Que sais-je ? » 11° édition, 2010).

Le pluralisme des sciences de l’éducation n’est pas un syncrétisme qui désoriente. G. Mialaret accorde un rôle privilégié à la Psychologie de l’éducation (PUF, « Que sais-je ? », 3° édition 2011) s’attachant en particulier, au poids ? de l’institution scolaire sur la personnalité des adolescents et luttant contre la confusion entre une opinion fondée et une croyance, par définition irrationnelle, une information maitrisée, une connaissance référencée, un savoir établi et nous pourrions ajouter, une sagesse incarnée, car G. Mialaret appartenait au courant de l’humanisme intégral (n’oubliant de mentionner le cas échéant, la dimension du religieux dans la compréhension du phénomène humain).

Le « Tableau général des sciences de l’éducation » qu’il décrit avec une exigence de grande clarté cognitive (tableaux, schémas, etc. traversent toute son œuvre) pour l’étude des conditions générales et locales de l’éducation, mais aussi des situations et des faits d’éducation, pour rendre compte de l’acte éducatif en lui-même, intègre les didactiques et les approches évaluatives de l’action éducative. Pour G. Mialaret, les sciences de l’éducation sont orientées dans une perspective de progrès, selon un axe temporel : passé, présent et futur. Les sciences de l’éducation ont une utilité sociale qui n’est pas indépendante du mouvement général de la société. Par l’analyse réflexive qu’elles déploient sur leurs techniques d’analyse et leurs méthodes, les sciences de l’éducation font partie des disciplines tournées vers le futur.

Premier professeur de « sciences de l'éducation » en octobre 1967, date de l’entrée officielle de cette discipline dans le champ académique, G. Mialaret milita pour l'éducation nouvelle et préscolaire (G. Mialaret, PUF, 1969) considérant que pour l’avenir social des enfants, « l’orientation doit être substituée à la sélection. Pour arriver à ce résultat, il est indispensable de réviser les méthodes et les programmes ». Son traité de Pédagogie générale (1991) fait encore autorité pour les enseignants, les partenaires de l'action éducative, les parents, les administrateurs et les politiques. G. Mialaret y aborde les problèmes de l’orientation à l’école en n’éludant pas les conflits à l’école, au collège, au lycée et à l’université.

Fidèle à l'esprit du Plan Langevin-Wallon (1944), il en publie une présentation commentée (G. Mialaret, 1997) en insistant sur les lacunes de notre enseignement : « les enfants sont souvent mal orientés […]. Il définit ainsi ce qui était pour lui « le premier devoir d’éducation : organiser systématiquement l’orientation sous les trois aspects qui ne peuvent être séparés : l’analyse des possibilités, des aptitudes et des goûts de l’enfant, la documentation sur les carrières et les besoins du pays, enfin l’information aux familles ». H. Wallon est le psychologue de l’enfant le plus cité dans son œuvre (G. Mialaret, 2010).

Soucieux de la précision des concepts, condition d’une science nouvelle en éducation, G. Mialaret a exercé une activité de lexicographe. Dans son Vocabulaire de l’éducation, (PUF, 1979), il donne une définition enrichie de l’orientation qu’il abrègera dans son Lexique, (PUF, 1981). On peut y voir la marque d’une pensée éducative dans le domaine de l’orientation scolaire et professionnelle à travers les mots-clefs suivants : Abandon scolaire ; Centre d’intérêt ; Conseils d’orientation ; Pédagogie de soutien ; Psychologie scolaire ; Test ; etc.

C’est dans cet esprit qu’il nous accorda une préface pour le Tome 2 de S’Orienter dans la vie : la sérendipité au travail ? Dictionnaire de sciences humaines et sociales de la 501° à la 600° Considérations (Presses universitaires du Septentrion, 2012). Dans son propos liminaire, il relate sa première expérience d’élève du primaire confronté à l’injonction de devoir s’orienter à l’issue du cours moyen 2 : « Les entretiens quasi journaliers avec notre instituteur…pour nous faire découvrir de nouveaux horizons, et la consultation, si nécessaire, d’un personnage [un peu lointain] « l’orienteur professionnel ». J’avoue que cette nouvelle ne provoqua aucun remous en moi parce que, dès cet âge, je savais que je voulais être instituteur ». Toute la suite de son parcours professionnel témoigne d’un élargissement constant de cette intuition de départ et de la volonté d’en savoir toujours un peu plus sur un monde complexe et évolutif. Le rapport aux mathématiques a été déterminant dans sa réussite scolaire et professionnelle jusqu’au doctorat d’Etat, mais aussi le talent du psychopédagogue et le désir d’être utile à la jeunesse.

En balayant les grandes étapes institutionnelles de l’histoire de l’orientation au XX° siècle, G. Mialaret admet qu’il ne s’agit pas d’ « une simple question d’application de tests et d’entretiens psychologiques mais [qu'elle] est devenue un vaste domaine de réflexion qui devait déboucher sur une vue d’ensemble de la vie humaine, sociale et politique (…) qui prend, de jour en jour, une place de plus en plus importante : celui des sciences de l’orientation ».

On ne peut reprocher à G. Mialaret qui a pris sa retraite en 1984, de ne pas avoir pris en compte les évolutions récentes de l’orientation au XXI° siècle qui embrasse tout le parcours de vie, dans toutes ses dimensions. Il a été particulièrement sensible au paradigme dominant de la première moitié du XX° siècle, celui des aptitudes (A. Binet, 1991) et à sa contestation par P. Naville (1945). Il s’est montré très réceptif aux courants des méthodes actives (CEMEA), de l’Education nouvelle (J. Zay, 1936, R. Gal, 1946…) et des expérimentations pédagogiques (GFEN, Groupe français d’éducation nouvelle qu’il présida de 1962 à 1969). Il n’était pas étranger aux évolutions de la civilisation technique et à son impact sur le travail humain (G. Friedman, 1956). Il a eu le mérite de ne pas céder aux idées à la mode, allant jusqu’à critiquer la dérive de pratiques pédagogiques qui se revendiquaient de l’orientation non directive, inspirée de C. Rogers (Préface à l’ouvrage de L. Morin, 1973, Les charlatans de la nouvelle pédagogie, PUF).

Convaincu que le progrès humain passe par le progrès scientifique et technique, il n'adopte pas une attitude scientiste au point de croire qu’une orientation continue résoudra tous les problèmes. Certes la psychologie scientifique « nous permet de prendre conscience de la complexité du problème de l’orientation et celui-ci, à la lumière même des données scientifiques, est difficile à résoudre » (G. Mialaret, 1973). La formation des enseignants, professeurs, directeurs d’école (au sens large) et inspecteurs, est de ce point de vue capitale. Son attitude pragmatique lui a permis de ne pas négliger les problèmes d’organisation administrative qui pèsent lourdement dans la gestion des flux scolaires et dans l’affectation des élèves en fonction des capacités d’accueil des établissements et de leur lieu d’implantation.

Dans une préface à l’ouvrage de P. Boumard, 1997, sur Le Conseil de classe (PUF), il stigmatise la tendance à réduire une instance d’évaluation des progrès des élèves à un dispositif procédural de jugements de valeur porté sur les élèves, qui au bout du compte conduit à leur élimination.

Son traité de Pédagogie générale (1991) fait encore autorité pour les enseignants, les partenaires de l'action éducative, les parents, les administrateurs et les politiques. G. Mialaret y aborde les problèmes de l’orientation à l’école en n’éludant pas les conflits à l’école, au collège, au lycée et à l’université.

S’orienter dans l’existence avec « prudence et raison » (Aristote) dans un monde de hasards nécessite de mobiliser une pensée probabiliste. Rien d’étonnant à ce que G. Mialaret fut l’auteur d’un traité de Statistique à l’usage des éducateurs (PUF, 1967) dont les conseillers d’orientation psychologues furent en particulier les bénéficiaires. Son « Que sais-je ? » sur La pédagogie expérimentale aborde la méthode des tests (PUF, 1984).

G. Mialaret publia de manière quasi ininterrompue jusqu'en 2013, où il lança un appel Pour des Etats généraux de l'éducation [où nous fîmes « 21 Propositions pour une orientation du changement au XXI° siècle", chez L'Harmattan (pp. 79-82)]. On a pu observer qu’il respectait les orientations des autres, dès lors qu’elles étaient argumentées de manière cohérente et convaincante. Il était convaincu que la raison éducative ou pédagogique finirait par l’emporter sur le simple débat d’opinions personnelles. Il déclara : « Nos réflexions doivent s’orienter dans les directions qui correspondent, par ailleurs, aux rôles fondamentaux de l’institution scolaire ». Au sein de la communauté scientifique internationale son orientation métaphysique était d’ordre rationaliste.

On peut regretter qu’en France, en dépit de ses travaux et de ceux de ses continuateurs (M. Altet et bien d’autres), les sciences de l’éducation ne bénéficient pas encore du crédit qu’elles ont dans certains pays étrangers. Pour cet enseignant-chercheur, pédagogue, les sciences de l'éducation doivent porter une grande ambition théorique et s'ouvrir au "Nouvel esprit scientifique". Sa vision audacieuse était telle qu'il alla jusqu'à esquisser un pont entre les sciences de la nature et les sciences de l'homme. Fidèle à l’épistémologie bachelardienne, respectueux de la méthode cartésienne pour s’orienter dans la pensée, G. Mialaret, 2010, n’hésita pas à citer à plusieurs reprises Galilée et à engager une discussion scientifique avec le père de la relativité, Einstein étant l’auteur le plus cité de l’un de ses derniers ouvrages ! L’orientation est aujourd’hui définie de manière consensuelle, non plus comme le choix d’un état défini une fois pour toute, mais comme un processus dynamique. G. Mialaret a eu le mérite de souligner que tout processus d’apprentissage est frappé de continuités, de discontinuités, de progressions, de stagnations, de régressions et de sauts qualitatifs incluant des périodes de croissance et de déclin.

Dans un Recueil de textes significatifs sur des aspects actuels et souvent méconnus de l’éducation de 1938 à 2002 (L’Harmattan, 2012), il montre qu’il est un lecteur de la revue de l’Institut national d’études et du travail et de l’orientation professionnelle (INETOP-CNAM Paris), L’Orientation scolaire et professionnelle et formule une présentation formalisée de « l’orientation envers le travail scolaire » en tenant compte des variables motivations et intérêts pour la vie scolaire. Son influence dans les milieux de l’orientation scolaire et professionnelle est réelle, il est cité notamment par J. Drévillon, directeur de l’Institut régional d’orientation scolaire et professionnelle (IROSP) de Caen et chargé d’enseignement à l’Université de Caen, 1970, et par M. Reuchlin dans son traité fondamental de Psychologie (PUF), maintes fois réédité depuis 1977.

Jusqu'à la fin de sa vie, nous avons bénéficié de son autorité bienveillante et de ses Propos impertinents sur l'éducation actuelle (PUF, 2003) notamment au sein du CUIP, Centre universitaire d'information pédagogique à Paris. Son jugement était toujours ouvert, clairvoyant et rigoureux. Dans le langage des « sciences pédagogiques de l’orientation », c’est ce que nous appelons savoir pratiquer le discernement, c’est à-dire un art raisonné fait de mesure et de sagesse pour appréhender la complexité des hommes et des situations. C’est aussi la marque des grands esprits. Rien de surprenant d’apprendre que Gaston Mialaret soit entré dans le « Panthéon éducatif » international (Grand Prix international de l'éducation, prix Comenius, 1991).
Nous retiendrons qu’il fut un artisan bâtisseur au service d'une conception globale de l'éducation, de l'orientation à tous les âges de l'existence et de la formation tout au long de la vie.